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Pour "être heureux" ?

Je n'ai pas lu ce livre mais je le mets comme illustration à une conférence de l'auteur lors du pélerinage du Rosaire.

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Conférence du jeudi 6 octobre - Pèlerinage du Rosaire 2005 - Fr. Timothy Radcliffe, op, prédicateur du Pèlerinage 2005




Je dois moi-même en grande partie ma vocation religieuse à la joie d'un grand oncle bénédictin. Il avait été gravement blessé pendant la Première Guerre mondiale, qu'il avait faite comme chapelain, mais il rayonnait d'un bonheur profond, sauf quand ma mère oubliait de lui verser son généreux whisky du soir.

Cela n'a rien à voir avec la morne résolution d'être heureux qu'on rencontre chez certains chrétiens qui pensent que sourire en tout temps est une obligation morale, parce que Jésus nous aime. C'est ce que Seamus Heany appelle « le sourire figé de celui qui a sa place retenue au Paradis2 » ; rien n'est plus déprimant. C'est tout aussi peu convaincant que les instructions répétées avant le décollage de s'asseoir confortablement, de se détendre et de faire bon voyage. La joie des saints vient du fond d'eux-mêmes - en fait, elle est eux-mêmes.

Le christianisme, c'est la bonne nouvelle que Dieu nous a créés pour le bonheur et, en fin de compte, pour le bonheur qui est que Dieu soit Dieu ; mais nous ne pouvons en être des témoins crédibles si nous, chrétiens, sommes misérables et complexés. On connaît la parole de Nietzsche qui voulait que les disciples du Christ « aient l'air plus sauvés9 ».

C'était l'autorité de Jésus. Il prononçait des paroles qui avaient de l'autorité, à la différence des scribes et des Pharisiens, et cette autorité était certainement sa joie indicible dans le Père. C'est la joie nécessaire du prédicateur : il ne peut y avoir d'annonce de la bonne nouvelle si celle-ci ne naît pas de la joie. Tous les témoins s'accordent pour dire que saint Dominique et les premiers Frères étaient superlativement heureux. On raconte qu'une fois, un groupe de novice fut pris de fou-rire pendant l'office de Complies ; un frère plus ancien les réprimanda, mais Jourdain de Saxe, le successeur de saint Dominique le remit à sa place et dit aux novices : « Riez tant que vous voudrez, et ne vous arrêtez pas à cause de cet homme. Vous avez mon entière permission ; il est juste que vous riiez après avoir brisé l'emprise du diable [...]Continuez donc à rire et soyez aussi joyeux que vous le voulez11. »

Quelques moments clés dans l'évangile de Marc nous aideront à montrer comment le fait de vivre dans l'histoire de Jésus peut nous rendre aptes au bonheur. La majorité des exégètes s'accorde pour dire que l'évangile de Marc est le plus ancien, remontant au début des années soixante-dix. Il est né en pleine crise, alors que les chrétiens de Rome perdaient espoir après le martyre de Pierre et de Paul et en voyant tant de chrétiens trahir leurs frères. L'histoire qu'il raconte assume la souffrance de ces premiers chrétiens et les entraîne au-delà. Il sort du creuset de cette deuxième perte d'un avenir, alors qu'on attendait en vain le retour glorieux de Jésus. Si donc nous pouvons entrer dans la dynamique de ce récit, il n'est pas de souffrance ou de peine qui ne puisse être assumée et transcendée.


Baptême

Et il advint qu'en ces jours-là Jésus vint de Nazareth de Galilée, et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean. Et aussitôt, remontant de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix vint des cieux : « Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur (Mc 1, 9-11). »

L'histoire commence avec le plaisir que le Père prend dans le Fils. Ce plaisir est l'Esprit saint. Maître Eckhart, ce dominicain allemand du quatorzième siècle, disait : « Le Père rit au Fils et le Fils rit au Père et le rire fait naître le plaisir, et le plaisir fait naître la joie et la joie fait naître l'amour15. » Et il compare la joie divine à l'exubérance d'un cheval au galop, gambadant dans la campagne. L'évangile raconte l'histoire de notre retour à la maison avec cette joie.

Parmi les images que sainte Catherine utilisait pour parler du Christ , il y a celle du « lit sur lequel nous pouvons nous reposer 16». En 1375, elle se rendit à Pise et prit un bateau pour l'île de Gorgone17 ; c'était la première fois qu'elle voyait la mer. Elle écrivit à un ami dominicain, le Père Bartolomeo, qu'enfin, elle avait une idée de ce que cela signifiait de dire que Dieu est amour : L'amour de Dieu est une vaste mer dans laquelle nous flottons ; et son image favorite pour parler de Dieu devint « la mer paisible », une sorte de jacuzzi divin. L'histoire que raconte l'évangile nous entraîne vers cette mer paisible.

La joie n'est pas une émotion de Dieu, une sorte de sentiment divin sublime. C'est, l'être de Dieu. C'est le « Je suis » du Buisson ardent que Moïse a rencontré dans le désert. Pour Thomas d'Aquin, bonheur était l'un des noms de Dieu18. Comme ce plaisir est l'être même de Dieu, nous ne savons pas le définir ni ne pouvons le comprendre car, comme le dit Thomas, nous ne pouvons comprendre ce que c'est pour Dieu que d'être Dieu. Ainsi, être touché par la joie de Dieu c'est être habité par quelque chose d'indéfinissable - ce que G. K. Chesterton appelait l'immense secret du christianisme : « Il y avait quelque chose que Jésus a caché à tous quand il s'en allait prier en haut d'une montagne. Il y avait quelque chose qu'Il recouvrait toujours d'un silence abrupt ou qu'il taisait en s'isolant tout à coup. Il y avait quelque chose qui était trop immense pour que Dieu le révèle, alors qu'il foulait notre terre ; je me suis parfois plu à penser que c'était Son rire19. »

Jésus ne peut décrire cette joie, il peut seulement l'incarner ; il était cette joie faite chair. Au musée d'Israël, à Jérusalem, on peut voir un petit bout de cuir, vieux de 2500 ans20. Il porte le plus ancien morceau de texte biblique, écrit dans une écriture hébraïque déjà dépassée à l'époque de Jésus. Ce sont les mots par lesquels Aaron a béni le peuple d'Israël : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse pour toi rayonner son visage et te fasse grâce !. Que le Seigneur te découvre sa face et t'apporte la paix (Nb 6, 24-26) ». Adam et Ève se sont enfuis, pleins de honte, loin de ce sourire. Le retour à la maison commence lorsque « Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur (Gn 6, 8) ». Ce sourire s'est fait chair et sang avec le visage de Jésus. Nous non plus, ne pouvons parler de façon convaincante de la joie qu'est Dieu, mais elle pourrait pénétrer notre vie, s'incarner dans notre visage.

« Quelle est la femme qui, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n'allume une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin, jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée ? Et quand elle l'a retrouvée, elle assemble amies et voisines et leur dit : "Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la drachme que j'avais perdue ! " (Lc 15, 8-9). »

L'Église a pour rôle de réunir les gens, pour qu'ils puissent se réjouir ensemble. Comme l'écrit Herbert Mc Cabe, « nous exprimons notre joie par des signes extérieurs, en dansant, en chantant, en riant. Nous crions de joie, nous nous étreignons, ou nous gambadons. La façon dont nous exprimons que nous sommes heureux dépend, bien sûr, du pays où nous vivons et des coutumes et traditions locales. Dans certains coins d'Afrique, on l'exprime par des danses compliquées, hautement formalisées. Dans certaines banlieues anglaises, je crois que cela se fait par un léger mouvement de la lèvre supérieure21. » Peut-être que si tant de jeunes ont la foi mais ne veulent appartenir à aucune Église, c'est parce qu'ils ne trouvent pas cette joie commune au cœur de nos célébrations chrétiennes ; ou quand ils la trouvent, souvent,elle est forcée, sonne creux et devient plutôt gênante. Cette joie ne peut être une simple sensation intérieure, purement mentale, elle doit s'extérioriser, même pour un Anglais. Raymond Lulle, mystique catalan du treizième siècle, écrivait : « Seigneur, tu m'as mis une immense joie au cœur, étends-la, je t'en prie, à tout mon corps, pour que mon visage, mon cœur, mes lèvres, mes mains et tous mes membres ressentent ta joie. La mer n'est pas aussi remplie d'eau que je le suis de joie. »

Un soir, à Jérusalem, alors que je marchais dans les rues de la vieille ville, je passai devant une porte ouverte. À l'intérieur, des Juifs hassidiques dansaient de manière échevelée. Je voyais leur foi, faite chair et sang, dans l'expression de leur bonheur. J'ai vu un bonheur de cette sorte dans des églises en Afrique, où personne ne regarde sa montre pour voir combien de temps il va encore falloir rester.

L'évangile de Marc commence donc par la fin du voyage, le plaisir que le Père trouve dans le Fils. L'évangile, c'est l'histoire de la façon dont nous pouvons trouver notre place dans ce plaisir de l'un par l'autre. Après son baptême, Jésus part droit au désert, pour lutter avec Satan, celui qui cherche à nous enfermer dans son malheur. C'est alors que commencent les célébrations.


Célébration

« Alors qu'il était à table dans sa maison, beaucoup de publicains et de pécheurs se trouvaient à table avec Jésus et ses disciples : car il y en avait beaucoup qui le suivaient. Les scribes des Pharisiens, le voyant manger avec les pécheurs et les publicains, disaient à ses disciples : "Quoi ? Il mange avec les publicains et les pécheurs ?" Jésus, qui avait entendu, leur dit : "Ce ne sont pas les gens bien portant qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs." Les disciples de Jean et les Pharisiens étaient en train de jeûner et on vint lui dire : " Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens jeûnent-ils et tes disciples ne jeûnent-ils pas ? " Jésus leur dit : "Les compagnons de l'époux peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? " (Mc 2, 15-19). »

Dans tous les évangiles, nous entrons dans la joie qui est Dieu en commençant par une célébration, en mangeant et en buvant. Dans l'évangile de Matthieu, Jésus est accusé d'être « un glouton et un ivrogne (11, 19) ». Il scandalise en faisant la fête. Dans l'évangile de Jean, le premier signe qu'accomplit Jésus est de changer l'eau en vin, à Cana. Comme l'a écrit Dostoïevski, « Ce n'est pas à la peine des gens que le Christ a rendu visite, mais à leur joie. Il a fait son premier miracle pour venir au secours du bonheur humain23. » Il ne faisait pas cela par devoir, comme les hommes politiques qui embrassent les bébés ; il avait plaisir à être en compagnie de pécheurs. Ce n'était pas un « amour » de commande ; il aimait être avec eux.

Paul Murray OP a souligné que les premiers dominicains trouvaient souvent des occasions de célébrations. Ce n'est pas un hasard si le lieu de naissance de l'Ordre des Prêcheurs est un pub, où Dominique passait toute la nuit à discuter avec le patron. On parle étonnamment souvent de vin, autant en racontant leur vie qu'à titre de métaphore toute naturelle de l'évangile24. Un jour, Dominique arriva tard dans un couvent de sœurs et la cloche les appela toutes à venir le rencontrer. « Quand il eut fini de parler, il leur dit : "Mes filles, ce serait bien d'avoir quelque chose à boire" […] Il demanda au frère Roger, le célerier, d'apporter du vin et une coupe […] Il la bénit et y but lui-même […] Quand les frères eurent tous bu, saint Dominique dit : "je veux que toutes mes filles aient à boire", alors toutes les sœurs y burent […] et elles en eurent autant qu'elles voulaient, encouragées par saint Dominique qui disait "Buvez, mes filles". »

Boire du vin jusqu'à l'ivresse était la métaphore la plus évidente de la joie de l'évangile et les dominicains s'y sentaient attirés. Murray écrit : « parce que cela correspondait si bien à leur sens de l'Évangile. Leur spiritualité n'était pas quelque chose de tendu ou d'introverti ou de préoccupé de soi-même, mais elle était joyeuse et extravertie. Ainsi l'image d'un groupe d'amis ou de compagnons buvant ensemble ne pouvait que les satisfaire. Le vin ou la boisson est une image de la bonté de la vie, de sa douceur. Quand saint Dominique était encore vivant, bien des ascètes de son époque - et je pense particulièrement aux Albigeois - regardaient cela comme ils regardaient la nourriture et le sexe, c'est-à-dire comme quelque chose de mauvais. Mais saint Dominique, avec sa façon de comprendre en profondeur la bonté de toute la création, l'acceptait comme un bienfait27. »

Pour Jésus, les célébrations étaient plus que de simples occasions festives ; elles exprimaient le plaisir qu'il prenait à l'existence des autres. Si la joie est l'être de Dieu, elle prend corps en Jésus, dans le plaisir qu'il tire de ceux à qui Dieu a donné d'exister. L'Église ne peut rien dire de la moralité si ceux à qui elle parle n'ont pas une idée du plaisir que prend Dieu à leur existence. Les gens viennent souvent à nous, portant de lourds fardeaux, avec une vie menée en dehors des règles de l'Église à cause d'histoires compliquées. Nous n'avons rien à leur dire tant qu'ils n'ont pas compris que Dieu se réjouit de ce qu'ils existent, que c'est pour cela qu'ils existent. Jésus est l'incarnation du plaisir que Dieu prend en nous, en tout ce que nous sommes, corps, esprit et âme. Dans le film Les Chariots de feu, qui raconte l'histoire de deux coureurs qui s'entraînent pour les Jeux Olympiques, Eric Liddell, presytérien écossais, dit « Dieu m'a fait rapide et quand je cours, j'ai conscience qu'il se réjouit de ma vitesse. »

Avant l'élection du présent Maître de l'Ordre, il y a eu, comme toujours, un service de réconciliation pour tous les Frères qui allaient voter. Des Frères se tenaient tout autour de la chapelle pour entendre les confessions en différentes langues. L'un d'eux était un jeune Argentin, connu pour la largeur de son sourire. J'ai observé les Frères qui venaient se confesser à lui, l'air souvent contrit, abattu et hésitant ; et j'ai vu qu'ils repartaient avec le sourire. Son sourire transformait leur visage.

Se réjouir est autre chose qu'approuver. Le Père n'approuve pas le Fils, pas plus que le Fils n'approuve le Père. La Trinité n'est pas une société d'admiration mutuelle. L'approbation suppose qu'il y a un supérieur ; pour être approuvé, on peut être tenté de mettre un masque et de prétendre qu'on est tel que l'on mérite l'approbation du supérieur.

Toutes les institutions humaines ont des systèmes d'approbation ; des signaux subtils indiquent qui y a droit et qui n'y à pas droit. Les gens apprennent à se montrer de telle sorte qu'ils pourront gagner les faveurs. Quand Yves Congar était soumis à l'enquête du Saint Office, il ressentait cette insistance pour qu'on dise ce qui ferait bon effet. Il écrit à sa mère, en 1956, que « les causes [des mesures prises contre moi], on ne me les a jamais dites, mais je crois les connaître {...]. Ce n'est pas ce que j'ai pu dire de faux (à leurs yeux) qui m'a fait mal voir, c'est d'avoir dit des choses qu'ils n'aiment pas qu'on dise33. » J'ai peut-être moi-même utilisé ce genre de pression, quand j'étais Maître de l'Ordre. L'un de mes prédécesseurs était connu pour être capable d'encourager ou d'écraser un frère d'un simple regard. Quand on voulait le voir, on demandait un bulletin météo au Secrétaire général : « On prévoit des orages dans la matinée, mais on peut espérer des éclaircies l'après-midi, après la sieste. »

Le mécanisme de l'approbation nous enseigne à dissimuler, tandis que le plaisir nous invite à nous montrer ouvertement tels que nous sommes. De même les histoires des évangiles nous font-elles aller au-delà des tentations et des séductions de l'approbation, accordée ou refusée par les Pharisiens, jusqu' à ce plaisir que la Trinité trouve en elle-même et qui est la vie de Dieu et notre demeure. Nous oublions tout souci de promotion, de tendance ou de mode. L'Église sera le lieu qui nous forme à la vie dans la Trinité, dans la mesure où nous y rencontrerons ce plaisir libérateur.

Le regard de Jésus n'est pas simplement une vague et chaleureuse mais aveugle bienveillance. Il voit les gens tels qu'ils sont. Être regardé par Jésus est une expérience de vérité. En témoigne, la Samaritaine au puits : « Il m'a dit tout ce que j'ai fait (Jn 4, 39). » Pour saint Augustin, le bonheur est « gaudium de veritate35», « joie née de la vérité ». Le plaisir que Jésus trouve en nous n'est pas une vaine affirmation ; c'est la joie douloureuse que nous ressentons à être dépouillés de toute prétention, à nous avancer en pleine lumière. En présence de ce visage, nous découvrons qui nous sommes, le regard de Jésus nous dépouille de nos masques et nous arrache le visage trompeur que nous présentons au monde.

Cyprien disait aux femmes de Carthage qu'elles ne devraient pas se maquiller, car Dieu pourrait ne pas les reconnaître quand elles viendraient demander qu'on les fasse entrer au Ciel. Le regard de Jésus nous dépouille de tout maquillage !

Etre regardé par Jésus c'est être libéré de la honte. Au début de la Bible, on voit Adam et Ève, nus et honteux, qui fuient devant Dieu en se cachant derrière des buissons quand ils l'entendent venir. La nudité au baptême, dans l'Église primitive, était le signe que le temps de la honte était passé. Dieu nous regarde avec Joie. Comme l'écrit Grégoire de Nysse « en rejetant ces feuilles fanées qui recouvrent notre vie, nous devrions nous présenter de nouveau au regard de notre Créateur37. » Et selon les mots d'une ancienne prière de l'Église d'Orient : « Ouvre nos yeux, rends-nous confiance, ne nous laisse pas avoir honte, être humiliés ou nous mépriser nous-mêmes38. » La vérité de Dieu est miséricordieuse. On peut appliquer à Dieu ce que Walt Whitman dit du poète : « Il ne juge pas comme juge un juge, mais comme le soleil qui tombe sur un objet impuissant39 ».

La culture contemporaine peut avoir du mal à comprendre cette mise à nu de qui nous sommes, car elle part souvent du principe que nous avons le droit de décider seuls qui nous sommes. L'identité n'est pas à découvrir ; on peut la choisir. Il y a un coiffeur, près de notre couvent à Londres, qui s'appelle « Identité ». On choisit son identité d'aujourd'hui. Elle est un style de vie au choix et ce serait empiéter sur mes droits fondamentaux que de ne pas accepter l'identité que j'ai choisie. Mais le sourire de Jésus m'appelle à une identité qui est donnée et non construite. Car mon être profond est pur don et c'est là que je peux trouver la joie. Il y a le labeur, la tâche de devenir celui qu'il m'est donné d'être. Acquérir mon visage, celui que je puis offrir aux autres, est le fruit de toute une histoire, avec ses choix difficiles. C'est le long travail qui me fait devenir la personne qu'il m'a été donné d'être, un travail d'invention et de découverte ; L'étape suivante de ce voyage est la montée à Jérusalem, vers l'arrestation et la mort.

La montée vers Jérusalem et vers la croix

« Et il commença de leur enseigner : "Le Fils de l'homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter ; " et c'est ouvertement qu'il disait ces choses (Mc 8, 31). »

C'est le moment où le pèlerinage de Jésus arrive à son terme, Jérusalem. Lui aussi, prend le chemin du retour à la maison, vers le Père. On pourrait croire que Jésus sait que les moments joyeux sont derrière lui, alors qu'il marche vers la mort. Mais cette seconde moitié des évangiles nous montre la nouvelle étape sur la voie de la joie trinitaire. Jésus va à Jérusalem pour avoir part à la souffrance des êtres mortels que nous sommes. Nous ne pouvons avoir part à la joie qui est Dieu qu'en suivant le même chemin, en osant nous laisser toucher par la souffrance des autres hommes. Dieu demande à Israël de ne pas « se dérober devant celui qui est [sa] propre chair (Is 58, 7) ». Nous pourrions essayer de protéger notre fragile bonheur en nous coupant de toute la souffrance qui nous entoure et qui risque de nous submerger. Parfois, j'ose à peine regarder le visage des gens qui mendient dans la rue, et ils sont « ma propre chair ».

Le contraire de la joie n'est pas la peine, mais l'engourdissement du cœur qui nous rend insensibles. La souffrance peut endurcir le cœur. Simone Weil décrit comment le travail en usine vous détruit l'âme : « Il faut, en se mettant devant sa machine, tuer son âme pour 8 heures par jour, sa pensée, ses sentiments, tout. Est-on irrité, triste ou dégoûté, il faut ravaler, refouler tout au fond de soi, irritation, tristesse ou dégoût : ils ralentiraient la cadence. Et la joie de même40. Mais la peine peut creuser en nous une place pour une joie plus profonde. Elle peut briser notre cœur de pierre pour nous donner un cœur de chair. Comme il faut battre la viande pour l'attendrir, Dieu semble faire de même avec notre cœur.

Les saints les plus joyeux sont aussi les plus affligés. Saint Dominique riait le jour avec ses frères, mais il pleurait la nuit avec Dieu. Saint François d'Assise faisait preuve d'une joie exubérante, mais il portait les stigmates. Les Fioretti établissent clairement le lien, en disant combien, lorsqu'il entendit le séraphin, sur le mont Alverne, « il fut rempli d'une douceur et d'une souffrance, mêlées à un grand étonnement. Sa joie était immense, mais il était pénétré d'une peine et d'une compassion indicibles41. » Si nous voulons avoir part à la joie de Dieu, nous devons voir part à sa peine, la souffrance du monde. Si nous nous fermons à la douleur du monde, nous ne pourrons jamais être vraiment dans la joie.

J'ai eu souvent l'occasion de voir, en Afrique, comment la souffrance défait l'optimisme superficiel et met au jour une capacité de joie éclatante et profonde. Il faut ou bien avoir une espérance puissante ou bien désespérer. Je me trouvais à Kinshasa, en République démocratique du Congo, quand les rebelles ont assiégé la ville qui semblait devoir tomber d'une minute à l'autre. Une explosion directement au dessus du couvent interrompit mon dialogue avec un des frères et nous nous sommes retrouvés tous les deux sous la table. Tout le monde était tendu, dans l'attente d'une explosion de violence. Puis nous avons été à l'église pour célébrer l'eucharistie : je ne peux pas décrire la joie dont elle était emplie ; déjà dans la sacristie, avant la procession d'entrée, l'envie de danser était contagieuse.


Mort

« Or Jésus, jetant un grand cri, expira. Et le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas. Voyant qu'il avait ainsi expiré, le centurion qui se tenait en face de lui s'écria : «"Vraiment cet homme était fils de Dieu !" (Mc 15, 37-39) ».

La montée à Jérusalem culmine dans la nudité de Jésus, quand on lui arrache ses vêtements. Nous avons vu que la joie commence quand nous nous laissons regarder par Jésus. Nous devons oser être exposé à son regard, en sachant qu'il trouvera en nous son plaisir. « Fais luire sur nous ta face et nous serons sauvés ». Mais le moment culminant est celui ou nous voyons Jésus offert à nos regards dans sa nudité. C'est l'image centrale de notre foi.

En 1999, une statue de l'« Ecce homo », le Christ nu, fut installée sur un socle, à Trafalgar Square, à Londres. C'était la statue d'un jeune homme mince qui semblait incroyablement vulnérable. À la différence de toutes les statues de personnages célèbres qui l'entouraient, et même de celles des lions, il avait juste notre taille. On raconte qu'on a entendu un passant s'écrier : « Si c'est ça, Jésus Christ, c'est un foutu miracle. On ne peut pas mettre sa foi en quelqu'un comme ça ; il n'a pas plus de force qu'une mouche'43. » Les iconoclastes avaient raison de s'inquiéter : cela fait scandale de montrer le visage de Dieu.

Le comble, c'est la vue du visage de Jésus mort. C'est un visage qu'on peut le regarder en passant, mais qui ne retourne pas de regard. C'est un renversement de ce qu'était la relation à Dieu, car Dieu était celui qui nous regardait et que nous n'osions pas regarder. Voir Dieu, c'était mourir. Ici, sur la croix, c'est Dieu qu'on peut voir et qui ne nous voit pas car Dieu est mort. Il a fallu 400 ans pour que l'Église ose représenter le Christ sur la croix, comme on le voit à la porte de Sainte-Sabine ; et encore 500 ans, avant qu'on ose le montrer mort44.

Nous sommes parti de l'exclamation du Père au baptême du Fils, « Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. » c'est le plaisir mutuel qui est au cœur de la Trinité ; c'est une façon de se réjouir que connaissent seulement des égaux, et qui est l'Esprit Saint. Il n'y a pas d'amour chrétien sans égalité. Cet évangile nous mène à la croix, où Jésus est dénudé devant notre regard autant que nous le sommes devant le sien ; nous entrons dans un amour mutuel et réciproque. Cela ouvre la porte au scandale de l'égalité avec Dieu dans le Fils : il n'est pas d'amour qui n'aille jusqu'à l'égalité.

Cela signifie que nous aussi, chrétiens, nous devons oser nous laisser voir tels que nous sommes, et croire que les gens apprendront à se réjouir en nous. Nous qui sommes prêtres ou religieux, nous devons aussi oser avancer en pleine lumière pour qu'on voie combien nous sommes fragiles et hésitants, des gens qui perdent leur sang froid, qui ont du mal à prier, qui ont du mal à faire face. il n'est pas besoin de porter un masque. Si nous n'osons pas affronter la nudité du Vendredi saint, nous ne pouvons pas non plus demander aux autres de suivre le Christ.


Resurrection

« Étant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur. Mais il leur dit :"Ne vous effrayez pas. C'est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié : il est ressuscité, il n'est pas ici. Voici le lieu où on l'avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée ; c'est là que vous le verrez comme il vous l'a dit." Elles sortirent et s'enfuirent du tombeau parce qu'elles étaient toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur… (Mc 16, 5-8) »

Après qu'il nous ait entraîné dans la profonde souffrance de la mort du Christ, on aurait pu s'attendre à ce que Marc conclue son évangile sur une explosion de joie, à la Résurrection. Mais, dans sa version originale, ce n'était pas le cas. La majorité des exégètes s'accorde à dire qu'il se terminait sur le silence des femmes, qui se taisent parce qu'elles ont peur. Marc nous laisse en suspens. Un commentateur a comparé cela à ce qui se passe quand on entend tomber une chaussure et qu'on attend la seconde qui ne vient pas ! L'évangile tout entier est tendu vers la joie de la Résurrection, mais il ne la décrit pas.

C'est une conclusion remarquable. L'évangéliste voulait que ses lecteurs, à Rome dans les années soixante dix, soient perplexes ; qu'ils demandent : « Pourquoi ces femmes ne se réjouissent-elles pas ? Est-ce qu'elles ne peuvent pas comprendre que si Jésus n'est pas là, c'est qu'il est ressuscité ? Est-ce qu'elles ne voient pas que ce tombeau vide est une bonne nouvelle ? » Marc voulait sûrement que ses lecteurs comprennent qu'ils sont eux-mêmes ces femmes. La communauté romaine primitive était déçue et pleine de méfiance. Pendant la persécution, ils avaient attendu que le Seigneur revienne et il n'y avait toujours aucun signe de son retour. Ils se sentaient trahis. Marc voulait que ses lecteurs vivent cette absence de Jésus dans la joie : Nous ne le voyons pas parmi nous, mais comme l'ange vient de le dire aux femmes : « il vous précède en Galilée ; c'est là que vous le verrez comme il vous l'a dit. » Son absence n'est pas celle de l'échec et de la mort ; s'il n'est pas là, c'est parce qu'il est arrivé avant nous au terme du voyage et là, il nous attend.

Ainsi la joie chrétienne n'est-elle pas une bonne humeur obstinée, la résolution de regarder le bon côté des choses. Ce n'est pas la volonté optimiste de voir le verre à moitié plein plutôt qu'à moitié vide - ou n'importe quelle autre de ces platitudes par lesquelles on se protège de la crainte et du vide. C'est une joie pascale, dans laquelle on ne peut entrer pleinement qu'en ayant traversé la souffrance et la mort pour aller jusqu'à la résurrection. Nous devons nous confier à la dynamique de l'histoire dans laquelle nous avons été baptisés et que nous revivons au fil de l'année liturgique. Elle nous emporte vers la joie finale. Mais même quand nous parvenons au triomphe de Pâques, il se peut encore que, comme les femmes, nous soyons paralysés, enfermés dans notre malheur, aveuglés par la peur. La peur peut nous faire croire que l'absence de Jésus est un échec plutôt qu'une promesse. Si l'Église veut être le témoin de la joie de la Résurrection, il nous faut nous libérer de la peur.

Fr. Timothy Radcliffe, op
Prédicateur du Pèlerinage du Rosaire 2005

Pourquoi donc être chrétien ?

Timothy Radcliffe, Dominique Barrios-Delgado (Traduction) ()
Excellent

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