J'ai vécu cet événement de manière authentique puisque j'étais, à cette époque, professeur en terminale. Le souvenir que j'en ai est plutôt négatif dans le cadre de l'Education Nationale. Le moteur de l'insurrection était ce qu'on appelait « l'utopie créatrice ». Il s'agissait d'un rêve collectif selon lequel il était possible de créer une société faisant penser aux aspects bibliques de « jardin d'Eden » : le loup vivra en paix avec l'agneau...Dans le seul établissement où j'exerçais mon métier d'enseignant, fleurirent de véritables faux prophètes qui réussirent à enflammer les esprits les plus retors. Je dus d'abord sous la pression des nouveaux Ayatollahs du moment, brûler les estrades de ma classe afin de montrer que le maître n'était plus au-dessus de ses disciples. Mais ce qu'il fallait faire encore c'était de rompre avec l'usage du cours magistral, ce que je renonçais à faire ! La nouvelle pédagogie reposait sur le principe de l'égalitarisme et sur le principe absurde selon lequel l'élève doit retrouver en soi tous les aspects du savoir. L'idéal de ce mai 68 n'est pas éteint car les idées sous-jacentes demeurent encore de nos jours la base de la formation des maîtres dans les IUFM. Partout l'on voyait des affiches proclamant que les enfants n'appartenaient plus à leur famille, triste relent de la doctrine marxiste la plus authentique. La nouvelle société éducative devait se dérouler de manière harmonieuse dans la mesure où l'on multiplierait les rencontres entre parents, élèves et enseignants.
Durant les mois qui suivirent on vit des professeurs se croiser les bras devant des élèves ahuris qui devaient absolument rechercher dans leurs têtes le contenu de la leçon. Puis un jour j'assistai à un véritable règlement de compte entre un professeur de philosophie et ses futurs bacheliers. Autant dire que le climat du lycée se dégrada de manière désastreuse et que beaucoup d' inimitiés se créèrent pour la bonne raison que tout ne se déroula pas comme l'avaient pensé nos apprentis gourous de la Révolution. En fait toute société ne vit pas de décrets fixés à l'avance, mais se met en place suivant des équilibres naturels. Pour vivre de façon normale il faut des règles qui fixent les droits et les devoirs de chacun, tout en respectant ce que j'appellerais « le sens commun ». L'utopie de mai 68 résidait dans le mythe que la nature humaine est naturellement bonne, un peu comme le proclamait Rousseau, et que les êtres humains naissent égaux devant la vie. Mais pour préserver cette égalité, il convient d'imposer de nouvelles règles astreignantes encore plus dures que les anciennes trop bourgeoises. Nous sommes là dans le cadre détestable de la « pensée unique ».
Cette expérience de mai possède tout de même un enseignement qui peut s'appliquer au domaine du religieux. La nature humaine est ambivalente et le chemin vers la perfection n'est pas rectiligne. D'une part il est bon que l'homme s'affranchisse des contraintes qui peuvent le torturer ou le pervertir ; c'est un être qui doit mettre en œuvre tout le bien lié à sa liberté afin de revêtir la peau d'un être épanoui dans tous les sens du terme. D'autre part il est bon pour l'homme de posséder des repères et ceux-ci ne peuvent lui être conférés que dans le cadre d'une certaine idéologie qui aura pour but de guider ses pas. Il faut donc beaucoup d'intelligence de la part des leaders de notre monde pour saisir toute la complexité de l'être humain sans en profiter pour asseoir un pouvoir temporel sur le monde..

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