LE ROMAN d'un CRIME
ET SES RACINES SOCIALES
Qualifier d'événement la réédition des romans de Sjöwall et Wahlöö peut sembler excessif et pourtant c'est un événement dans la mesure où les romans écrits à quatre mains par ce couple de communistes suédois ont eu des répercussions profondes, d'abord chez les polardeux suédois, mais bien au-delà dans les autres pays nordiques. Leur premier roman, Roseanna, parait en 1965. À cette époque, la reine du polar suédois se nomme Maria Lang. Docteur en philosophie et directrice d'école, on la surnomme « la Agatha suédoise » pour ses romans dans la tradition du kikafélkou. Ces polars classiques qui dominent la production depuis le début du XXe siècle ont une fonction uniquement distractive. L'auteur ménage quelques pistes pour inciter le lecteur à découvrir le coupable avant qu'il ne soit démasqué par le détective de service. Le crime ne paie pas, c'est bien connu.
Le projet de Maj Sjöwall et de son époux Per Wahlöö est nettement plus ambitieux. Tous les deux journalistes, tous les deux marxistes, ils décident d'écrire un cycle intitulé « roman d'un crime » qui comprendra dix titres. C'est un véritable projet politique concrétisé par une analyse minutieuse de la Suède présentée en ce temps-là comme un modèle de société. Dans chacun de leurs romans, on est loin, bien loin du « paradis suédois ». Ils s'attachent au contraire à disséquer les mécanismes criminels pour mettre à nu les racines sociales du crime afin que chacun de nous puisse les identifier. De la sorte, ils mettent en accusation le libéralisme capitaliste de façon globale et sur le plan local, la social-démocratie suédoise est accusée de trahir les travailleurs, en bafouant ses engagements. Examinons à présent les personnages qui sous-tendent ce projet. Même si on évoque toujours les enquêtes du commissaire Martin Beck, ici l'enquêteur devient collectif. C'est une équipe regroupée autour du chef et plus ou moins inspirée par les inspecteurs du 87e de l'Américain Ed McBain. Le pivot du groupe, Martin Beck, n'a rien de l'enquêteur superbe et flamboyant qui résout chaque cas en un minimum de temps et par simple déduction. Ces temps-là sont révolus. Beck est un gros fumeur, grand buveur de café, dépourvu de toute hygiène alimentaire. Méthodique et infatigable, c'est un homme de terrain qui recueille les témoignages et interroge les suspects jusqu'à l'épuisement tandis que son mariage se délite progressivement à l'image de ces couples jadis amoureux et qui aujourd'hui, n'ont plus en commun qu'une adresse et des enfants. Son adjoint, Lennart Kollberg, ancien commando parachutiste est le plus enjoué du groupe mais il ne porte plus d'arme depuis qu'il a accidentellement abattu un collègue. Gunvald Larsson, dandy et fils de famille reste proche de Beck bien qu'adepte des méthodes expéditives. Autour de ce trio de choc gravitent Melander très assidu dans sa fréquentation des toilettes et Stenström le benjamin qui connaîtra une fin tragique dans le volume 4, Le Massacre de l'autobus.
Val McDermid, romancière écossaise réputée, qui a préfacé l'une des rééditions juge sans égales les intrigues du couple « aux plans de la structure comme du sujet [...] ils nous bercent gentiment en laissant croire qu'ils vont aborder un genre d'histoires bien connu, puis nous lâchent soudain dans un contexte totalement différent » et elle conclue en notant qu'ils « trouvent toujours des astuces pour prendre le lecteur à revers et lui faire remettre en question sa conception du monde ».
La traduction des deux premiers titres réédités chez Rivages a subi quelques retouches, en effet la première édition parue en 1970 [avec pin-up dénudée en couverture, donc sans rapport avec le livre], n'était pas traduite du suédois, mais de la traduction anglaise. Roseanna est le nom d'une jeune Américaine de 27 ans dont le corps est retrouvé dans un canal proche de la bourgade de Motala. Elle a été victime d'un maniaque sexuel. L'Homme qui partit en fumée se déroule en grande partie en Hongrie où un journaliste suédois a disparu. Le ministère des affaires étrangères suédois qui ne veut pas d'histoire avec le bloc de l'Est, envoie Beck en mission.
Il était dommage que ces romans ne soient plus disponibles et l'initiative des éditions Rivages est à saluer en souhaitant que de nombreux lecteurs se lancent à leur tour à la découverte de ces petits bijoux. Des petits bijoux qui ont suscité des vocations chez Henning Mankell, Gunnar Staalesen et des dizaines d'autres romanciers nordiques.
Pour conclure, voici une anecdote que je trouve savoureuse : dans le dixième et dernier volume, Les Terroristes (1975), une jeune femme assassine un premier ministre qui n'a pas tenu ses promesses. Huit ans plus tard, le premier ministre suédois fut effectivement assassiné. Maj Sjöwall avec qui j'ai sympathisé depuis plusieurs années, m'a confié qu'un journaliste lui avait téléphoné peu après le meurtre en l'accusant : « tu es contente, tu as réussi ce que tu voulais ». Pendant ce temps, un autre journaliste titrait pleine page « ah ! si Martin Beck était là, il trouverait le coupable ».
Bibliographie :
Maj Sjöwall et Per Wahlöö : Roseanna (Rivages/Noir n° 687), 313 pages, 9 euros; L'Homme qui partit en fumée (Rivages/Noir n° 688), 262 pages, 8,50 euros.

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